Au Sénégal, comme dans de nombreux pays africains, les difficultés économiques constituent une préoccupation majeure des populations. Une enquête sociologique exploratoire menée du 7 au 11 juillet 2025 auprès de 50 personnes, principalement jeunes et instruites, apporte un éclairage sur les ressentis et les réalités socio-économiques actuelles. Si cette enquête reste limitée en termes d’échantillon et de durée, ses résultats rejoignent de nombreuses observations empiriques et données nationales plus larges, illustrant des tensions économiques persistantes dans divers secteurs.
I. Un profil de répondants jeunes et éduqués, majoritairement étudiants
L’échantillon interrogé est jeune : 64 % des participants ont entre 18 et 25 ans, reflétant une frange importante de la population sénégalaise (près de 60 % ont moins de 25 ans selon l’ANSD, 2024). La majorité des répondants sont étudiants (70 %) et diplômés du supérieur (80 %). Cette forte représentation étudiante explique probablement la prégnance des préoccupations liées au chômage et à la précarité économique.
Au niveau géographique, les répondants viennent majoritairement de Thiès (26 %) et Dakar (22 %), deux pôles urbains où la pression économique est particulièrement forte.
II. Des perceptions économiques marquées par l’inquiétude
À la question générale sur la situation économique du pays, 44 % la jugent « mauvaise », 38 % la qualifient de « moyenne » et 16 % de « très mauvaise ». Seuls quelques-uns la perçoivent comme « bonne ». Cette perception rejoint les conclusions du Rapport économique 2024 de la Banque Mondiale, qui soulignait une décélération de la croissance sénégalaise autour de 4,5 %, inférieure aux prévisions initiales, en raison de chocs exogènes (hausse des prix internationaux, sécheresses agricoles, instabilité monétaire régionale).
Par ailleurs, 44 % des répondants estiment que leur niveau de vie s’est dégradé au cours des cinq dernières années, signe d’une insatisfaction socio-économique croissante.
III. Les principales difficultés économiques citées : chômage et vie chère
Les répondants identifient comme principaux problèmes :
Le chômage (70 %),
La hausse du coût de la vie (54 %),
Les faibles revenus (42 %),
et les difficultés liées à la santé (32 %).
Ce diagnostic rejoint les données officielles : selon l’ANSD, le taux de chômage des jeunes avoisinait 20 % en 2023, et l’inflation annuelle sur les denrées alimentaires a dépassé 8 % entre 2023 et 2024.
IV. Une insatisfaction marquée vis-à-vis de l’emploi et des revenus
Parmi les personnes interrogées, 80 % ne sont pas satisfaites de leur situation professionnelle, et 80 % déclarent que leurs revenus ne couvrent pas leurs besoins mensuels.
Parmi les sans-emploi, 44 % recherchent du travail depuis plus d’un an, ce qui illustre le phénomène du chômage de longue durée, facteur d’exclusion sociale et économique. Plus préoccupant encore, 28 % déclarent avoir arrêté de chercher du travail, traduisant un découragement social.
V. Des charges budgétaires écrasantes : éducation, alimentation et logement
Interrogés sur leurs charges financières, les répondants citent :
Les frais de scolarité (38 %),
La nourriture (30 %),
et le transport (16 %).
L’éducation constitue un poids budgétaire important, notamment dans les familles modestes, malgré les efforts de l’État pour la gratuité partielle.
Par ailleurs, 64 % déclarent rencontrer des difficultés pour se loger décemment, tandis que 72 % affirment ne pas avoir accès facilement à des soins de qualité, confirmant les disparités d’accès aux services sociaux de base.
VI. Un regard critique mais nuancé sur l’action publique
À la question de savoir si les pouvoirs publics prennent suffisamment en compte les difficultés économiques :
58 % estiment que non,
28 % pensent que l’État fait des efforts suffisants,
14 % n’ont pas d’avis.
Ce résultat souligne une attente de solutions plus concrètes, sans toutefois exprimer un rejet global des politiques publiques.
VII. Limites de l’enquête
Il est important de rappeler que cette enquête :
ne prétend pas à la représentativité nationale,
repose sur un échantillon réduit (50 personnes), principalement jeune, instruit et urbain,
s’est déroulée sur une période courte (5 jours).
Elle constitue néanmoins un baromètre exploratoire, apportant une compréhension qualitative et quantitative utile pour orienter les réflexions et décisions publiques.
VIII. Pistes de solutions proposées
Loin de toute posture critique ou partisane, l’analyse des réponses nous invite à réfléchir aux leviers possibles pour améliorer la situation économique et sociale du Sénégal, dans une approche constructive. Voici quelques pistes sociologiquement et économiquement fondées :
1. Optimiser la gouvernance économique
Réduire le train de vie de l’État, pour dégager des marges budgétaires destinées aux dépenses sociales et à l’emploi.
Améliorer la gestion des ressources naturelles et des entreprises publiques, souvent sources de gaspillage ou de faible rentabilité, afin qu’elles servent réellement le développement national.
Optimiser la collecte fiscale et douanière, sans étouffer le secteur privé formel et informel. Une fiscalité juste et efficace est un levier clé pour financer les services publics.
2. Développer durablement les secteurs économiques clés
Relancer l’agriculture, la pêche, l’artisanat et les industries de transformation, pour créer des emplois dans les zones rurales et semi-urbaines.
Stimuler les services (tertiaire) et préparer l’avenir avec l’économie numérique, les énergies renouvelables, et les industries créatives (quaternaire).
Soutenir l’entrepreneuriat local, notamment des PME sénégalaises, afin qu’elles deviennent des pourvoyeurs d’emplois et non de simples survivantes.
3. Renforcer l’État social et recruter dans les secteurs essentiels
Le Sénégal souffre d’un manque criard de personnel dans la santé, l’éducation, la sécurité, la justice, l’administration territoriale. L’État doit pouvoir recruter massivement, non par clientélisme, mais par nécessité structurelle.
Relever le salaire minimum, afin de redonner du pouvoir d’achat aux plus modestes.
Mettre en place des politiques sociales ciblées : aides au logement, bourses d’études élargies, subventions pour les ménages précaires.
4. Investir dans des services sociaux de base de qualité
L’accès à une éducation publique performante, à des hôpitaux accessibles et à un logement décent reste une condition de dignité économique. Ces services ne sont pas des charges, mais des investissements dans le capital humain du pays.
5. Associer le secteur privé local à la relance économique
Encourager le secteur privé national, souvent éclipsé par les multinationales ou fragilisé par la concurrence déloyale.
L’État doit dialoguer davantage avec les entrepreneurs locaux pour co-construire des solutions au chômage et à la précarité économique.
6. Écouter davantage les préoccupations citoyennes, en multipliant les consultations et enquêtes de terrain.
Conclusion
Cette enquête sociologique, bien que limitée, confirme un malaise économique palpable, notamment chez les jeunes urbains. Loin d’être un acte d’opposition, ce travail se veut une modeste contribution citoyenne, destinée à éclairer la prise de décision publique et à ouvrir des pistes de solutions collectives. Il invite chacun — gouvernants, acteurs économiques, société civile et citoyens — à participer à la construction d’un modèle économique plus inclusif et plus durable pour le Sénégal.
Références :
ANSD (2024). Rapport économique et social.
Banque mondiale (2024). Perspectives économiques Sénégal.
FMI (2024). Analyse macroéconomique Afrique de l’Ouest.
ENES (2023). Rapport sur l’emploi des jeunes au Sénégal.
Docteur Cheikh Tidiane MBAYE,
Sociologue


