Fissuration du vivre-ensemble et urgence d’une refondation du contrat social sénégalais
Dans le tumulte de l’actualité récente, deux faits en apparence disjoints mais sociologiquement convergents viennent interroger en profondeur les fondements du vivre-ensemble sénégalais. L’affaire liée aux propos d’Oustaz Ibrahima Gueye dans l’émission Xunti mi, ayant suscité l’indignation d’une partie de la communauté tidjane jusqu’à entraîner la suspension du programme, et l’incident opposant la préfète de Koumpentoum à deux députés autour des codes de reconnaissance institutionnelle, ne relèvent pas de simples polémiques conjoncturelles. Ils constituent, en réalité, des analyseurs puissants d’un même phénomène : la fragilisation progressive du socle normatif et symbolique qui régule les rapports sociaux au Sénégal.
Ces situations mettent en évidence une tension croissante entre des registres de légitimité autrefois articulés — religieux, politique et administratif — mais qui tendent aujourd’hui à entrer en concurrence, voire en contradiction. Là où prévalait un consensus implicite sur les formes de respect, d’autorité et de hiérarchie, s’installe désormais une incertitude normative qui ouvre la voie à des conflits d’interprétation et à des luttes de positionnement dans l’espace public.
Or, c’est précisément cette capacité historique à produire du compromis, à réguler les différends et à maintenir un équilibre entre les différentes sphères sociales qui a longtemps fondé ce que l’on a appelé l’« exception sénégalaise ». Une exception reposant moins sur l’absence de tensions que sur l’existence de mécanismes sociaux et symboliques permettant de les contenir et de les dépasser.
Aujourd’hui, les signes d’une érosion de ce modèle deviennent de plus en plus perceptibles. Ce qui se joue à travers ces événements, ce n’est pas seulement une crise ponctuelle, mais bien un affaiblissement du consensus social qui garantissait la stabilité du pays. En d’autres termes, nous assistons à une fissuration du contrat social sénégalais dans ses dimensions les plus profondes.
Dès lors, l’enjeu dépasse largement la gestion des controverses immédiates. Il appelle à une refondation lucide, inclusive et prospective du contrat social, capable de redéfinir les règles du vivre-ensemble, de réarticuler les différentes formes de légitimité et de restaurer la capacité régulatrice de l’État. À défaut, le Sénégal risque de basculer progressivement vers une crise de régulation où les mécanismes traditionnels de cohésion ne suffiraient plus à contenir les dynamiques de fragmentation, exposant ainsi le pays à des formes de désordre jusque-là évitées.
Je pense que ce débat sur la refondation du contrat social sénégalais doit être mené et approfondi. Aucune société ne peut se maintenir durablement sans un minimum de consensus entre ses membres.
Ce qui tenait lieu de contrat social négocié, sous la forme d’un consensus mou entre pouvoirs symboliques et pouvoirs politiques, est aujourd’hui en crise. Par ailleurs, les valeurs qui permettaient au Sénégal de résister aux turbulences et de préserver un vivre-ensemble relativement harmonieux — bien que fragile — entre ses différentes sphères sociales, sont en train de s’éroder. Cette fragilisation s’explique notamment par leur absence d’institutionnalisation dans notre système politique et juridique.
Depuis l’indépendance, le Sénégal n’a pas encore véritablement rassemblé ses composantes pour définir un socle commun sur l’essentiel. Les Assises nationales ont constitué une tentative en ce sens, mais elles sont restées sans suite effective. Aujourd’hui, les lignes de fracture se multiplient : sur la famille, le statut de la femme, les symboles, ou encore les modalités du vivre-ensemble dans un contexte de pluralité.
Il me semble dès lors urgent que les sociologues s’engagent pleinement dans cet effort de refondation, en produisant pour le Sénégal ce que Émile Durkheim avait su élaborer pour la France républicaine : un cadre de pensée capable de consolider la cohésion sociale et de refonder le lien collectif.
Docteur Cheikh Tidiane Mbaye,
Sociologue


